D’outre-monde : du fantôme de la perte vers une mémoire de l’oubli, ou le moteur caché de la relation à l’autre

Soraya Behbahani

Résumé


En situation postcoloniale, la critique des rouages de l’aliénation coloniale débouche sur une remise en cause radicale de la notion d’identité territoriale, elle qui, invariablement, clive, et hiérarchise, entre même et autre, comme entre centre et périphéries. Comme l’entend Edouard Glissant, il s’agit désormais de s’affranchir de l’arbitraire de telles frontières stéréotypiques, et stéréotopiques, pour inaugurer une relation au monde nouvelle : celle d’une créolisation de l’espace – géographique, linguistique, identitaire – qui consacre l’avènement de la poétique de la Relation.
Mais ce vœu n’est-il pas utopique ? A ne vouloir voir dans l’expérience du décentrement que le moteur magnifié de l’ouverture à l’autre, les tenants de la créolisation se font soudain singulièrement oublieux de l’épreuve en quoi elle consiste, et que, pourtant, le colonialisme a porté à son acmé. Or, comme le rappelle Roger Toumson (1998), la réalité antillaise est toujours aux prises avec la symptomatique du désillusionnement identitaire auquel elle fut contrainte. Toutes aussi utopiques y sont donc l’« identité-racine » décriée que l’« identité-rhizome » prônée. Pire : dans sa volonté de rejet de la première, la célébration de la seconde risque fort de reconduire le déni de la perte subie, et de conforter ainsi l’effet de pouvoir du modèle qu’il s’agissait de renverser.
Or, s’il est un auteur qui ait rendu sensible, et pensable, cette perte, c’est Césaire – lui dont la Négritude signifiait, précisément, la filiation rompue à l’Afrique. A travers La tragédie du roi Christophe, nous verrons donc comment l’auteur nous invite à en faire la catharsis, et ce non pour l’exorciser, mais, au contraire, pour lui donner son lieu de mémoire. Une « mémoire de l’oubli » (Agamben) seule susceptible de sauver la relation à l’autre du fantôme de la perte qui la hante à son insu, pour s’en faire le moteur – mais cette fois explicite.

In a post-colonial situation, the criticism of the way colonization operated leads to a radical questioning of the notion of “territorial identity”, that splits, in a hierarchical way, the same and the other, center and periphery(ies). As Édouard Glissant puts it, the target is therefore to liberate oneself from such limits, be they stereotypic or stereotopic, in order to create a new relation to the world, a creolization of space – geographical, linguistic, identity-related, that celebrates the birth of a “poetics of Relation”.
Is not such a wish merely utopian? When they consider the experience of de-centering only as a glorified starter to the opening to the other, the advocates of creolization are utterly oblivious of the ordeal in which it consists – brought to its acme by colonialism. Roger Toumsoun (1998) nevertheless reminds us that the West Indian reality is still at grips with the disillusionment that made it. Therefore, “root-identity”, as well as “rhizome-identity” are similarly utopian. And, even worse: “rhizome-identity” as a rejection of “root-identity” might perpetuate the denial of the suffered loss, thereby reinforcing the power of the model that was to be rejected.
Césaire, is the author who made this loss perceivable, and thinkable. La tragédie du roi Christophe shows that “la Négritude” is a broken line of ascendance to Africa, whereby we are invited, in a cathartic way, not to exorcize it, but rather to give it a place of remembrance – a “remembrance of oblivion” (Agamben) capable of preserving the relation to the other from the ghost of loss it unknowingly contains.

Mots-clés


créolisation, Négritude, utopie, identité, mémoire

Texte intégral :

Article




ISSN : 1916-8470